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L'intrépide
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III La langue poétique d’Einar

On a souvent prétendu qu’Einar était obscur et difficile à comprendre. Je suis de ceux qui pensent qu’avec un minimum d’effort et de bonne volonté, sa poésie n’est pas plus difficle que cela et en tout cas bien plus accessible que la poésie scaldique.
Comment comprendre la poésie d'Einar ? En s’interrogeant sur les principes qui régissent sa langue particulière. Il s'agit au fond de rechercher quelle est la grammaire de cette langue. De ce que nous avons vu de sa poésie et de ses conceptions semblent se dégager les « principes » suivants que nous relevons ici comme axes majeurs de la compréhension de l’œuvre prise dans sa totalité :

1. Le monde est un tout constitué d'entités grandes et petites qui existent à l'état simple ou composé, qu'il s'agisse de la terre ou de l'espace interstellaire.
2. L'homme est une partie de l'univers. Il est un composé de corps et d'âme. Le corps doit mourir, mais l'âme est immortelle.
3. Les éléments du monde visible sont la terre (le sol, la glèbe, le sable, la pierre, les montagnes...), l'eau (la mer, l'océan, les lacs, les rivières, les glaciers, la pluie, le feu (la flamme, la chaleur, les volcans) et la lumière (les rayons, le soleil, le scintillement, le ciel, le jour, la voûte céleste, les étoiles).
4. La nature est un livre qui nous parle du grand esprit qui l'a créée. Elle est à la fois belle et redoutable.
5. L'homme est dépassé par la puissance de la nature.
6. Le moindre grain de sable, l'atome ou encore le corps humain reflètent la structure de l'univers. Tout est régi par les mêmes lois.
7. Tout ce qui vit aspire à grandir au-delà de soi-même.
8. L'amour est la règle principale de la création. Il dirige la vie de l'homme et du monde entier.
9. Le corps de l'homme ou de la femme est l'écho du concert de l'univers (microcosme, macroscosme).
10.Face à l'énigme du monde, l'homme peut seulement essayer de parvenir à une plus grande connaissance en cherchant (c'est le rôle de l'intellect) et en croyant (c'est le rôle de l'esprit).
11.Tout art équivaut à une tentative pour s'élever au-dessus des choses de la terre.
12.L'art des mots (la poésie) est la langue suprême de l'humanité qui désire approcher la divinité et vaincre la mort. Cette langue sert d'intermédiaire entre le ciel et la terre.

Conclusion
L'importance d'Einar a été reconnue. Cependant, le poète ne fera guère école. Esprit moderne en butte à la médiocrité de son temps, il est difficile à suivre ou à imiter. C'est avant tout un éveilleur de consciences, un visionnaire.
Si nous voulons tenter de dire en quoi réside l’originalité d’Einar, nous devons tout d'abord affirmer qu’Einar innove en poésie en introduisant, le premier en Islande, le langage lyrique du symbolisme. Cette innovation ne s'opère pas tant par la thématique ou par la quête de la beauté formelle que par le recours à des images suggestives et insolites dans lesquelles il maîtrise souverainement quelques procédés privilégiés du symbolisme : la métonymie au sens large, l'oxymore et la synesthésie. En second lieu, nous constatons que sa poésie revêt un aspect actif (prise de conscience, exhortation à l'action, prise de position pour l'indépendance etc), et un aspect contemplatif (intuition de Dieu et illumination intérieure), ce qu’aucun poète islandais n’avait encore fait avant lui. Ensuite, nous sommes frappés par le fait qu’Einar pousse à l'extrême le syncrétisme pagano-chrétien, lequel lui sert à envelopper ses thèses mysticistes et panthéistes. Cet habillage (coexistence de vocables) n'avait jamais servi avant lui à traduire ce qu'il exprime. Et pour finir, sa mégalomanie transparaît dans nombre de poèmes, car il voit grand, très grand même, pour son petit pays.
On a pris Einar pour un météore, un astéroïde venu d'ailleurs. Il n’a laissé personne indifférent. Certains poètes se méfient de lui ou le rejettent, d'autres l'admirent, mais aucun ne l'imite. C'est qu'il est, effectivement, inimitable. Conservateur (poète néo-romantique, conscient de sa dette envers les scaldes médiévaux, politicien libéral, indépendant et soucieux des traditions) et novateur (esprit cosmopolite, ouvert à tous les progrès de la technique moderne, homme d'affaires, il est en avance d'un demi-siècle sur ses compatriotes), il incarne de manière tout à fait personnelle un mélange complexe de tradition et de modernité, d'élégance raffinée venu d’un autre âge et sans doute d’ailleurs, et de simplicité anglo-saxonne, de savoir et de savoir faire, d'idéal élevé et de longanimité bienveillante, de noblesse de cœur et d'accessibilité aux simples, qu'aucun Islandais après lui ne voudra ni surtout ne pourra reproduire.
Kaléidoscope singulier que celui où se reflète l'œuvre poétique d'Einar qui, dans un style parfois alerte, énergique, injonctif, mais le plus souvent majestueux et serein, qui s'élève, sublime, qui sait caresser l'oreille tout en restant altier, qui sourit ou se fait grave tour à tour, mais n'est jamais triste, ni hargneux, ni fermé, toujours rafraîchit, enflamme et ravit son lecteur ou son auditeur.
L'univers se présente comme une grande symphonie dans laquelle l'utilisation de toute la palette des registres sensoriels nous démontre que les correspondances réciproques, les interactions incessantes, les équivalences les plus surprenantes ne sont en fait que des modes d'être d'une seule et même réalité fondatrice. On trouvera donc normal que la nature soit transfigurée, que la mer occupe une part importante dans les trois recueils centraux et prenne place dans de nombreuses images. Mentionnons encore un dernier aspect de la poésie d’Einar : la femme est toujours envisagée par le poète avec respect. Les descriptions sont sobres et jamais indécentes. Pour Einar, la femme est tantôt étoile, tantôt consolation, tantôt idéal inaccessible, parfois souvenir douloureux, mais jamais objet. Elévation et pudeur, panache et élégance sont les règles absolues de la poésie bénédiktsonienne.
Cependant, Einar n'oppose pas nature et culture, car il semble savoir d'instinct que dans l'univers tout se tient. Si la nature, surtout la nature islandaise, ne peut être que hantée et peuplée d'esprits, la culture n'en constitue pas pour autant la négation. Au contraire, cette culture, notamment l'effort de l'homme en vue de parvenir par l'étude et la science à la connaissance, permet non seulement d'appréhender rationnellement la réalité visible, mais encore d'approcher les grands mystères de la nature qui finiront bien par se dévoiler
Sa conception de la poésie, fondée sur le roc inébranlable de la conscience qu’il a de sa vocation et de l'effort intellectuel, le situe d'emblée parmi les grands poètes, non loin de Stefan George, Rainer Maria Rilke, Oscar Wilde, et William Butler Yeats. Héritier du passé scaldique et situé dans la mouvance romantique, il entend cependant rester fidèle dans la forme aux modèles anciens tout en pratiquant une prudente ouverture en direction d'une versification moins rigide. Au fond, il renouvelle complètement, par l'usage qu'il fait du symbole, la manière de dire des poètes qui l'ont précédé et d'autre part, son cosmopolitisme lui permet d'éviter les outrances d'un patriotisme toujours prompt à s'enflammer pour se faire nationalisme exacerbé. Les trois derniers recueils sont beaucoup moins virulents vis-à-vis du Danemark, par exemple. Il vit la synthèse entre l'Islande et le monde, il en est le trait d'union. Alliant sans complexe traditionalisme de bon aloi et modernité fracassante, patriotisme et cosmopolitisme, tendances monarchistes et travail d'homme d'affaires américain, enracinement populaire et élitisme intellectuel, Einar se situe au-dessus de la mêlée.

Patrick Guelpa, mai 2004

einarbenediktsson.sk
14/09/04