Votre page 5
L'intrépide
Votre page 2
Votre page 3
Votre page 4
Votre page 5
Votre page 6
Votre page 7
Les descriptions grandioses du firmament dans Njóla impressionnent Einar depuis son enfance, car sa mère lui lisait déjà des extraits de ce poème. Il y est question de l'infini de l'univers, de la voűte céleste, des amas d'étoiles, de la voie lactée, de la force d'attraction terrestre, du système solaire. Dans le poème apparaissent des vocables tels que « courroies magnétiques », « chaîne magnétique », « abîme », « gouffre », « électricité », « rayons d'énergie », « soleil des soleils », « toute-puissance », « immensité », la lumière étant conçue comme l'image de Dieu. En fait, tout ce que ce lexique scientifique évoque à travers la foi de Björn servira à Einar pour exprimer ses doutes ou sa foi mêlée de doutes et son espérance, son aspiration à jamais insatisfaite à communiquer avec Dieu. Quelques exemples :

A considérer l’essence d'une chose l'esprit s'émerveille,
vu qu'une tempête d'énergie disperse le monde de la matière.
(Sunna, 5,1-2)
[— Ad líta í kjarna hlutar andann undrar,
thar efnis heimi kraftsins stormur sundrar.]


Les tempêtes de la poitrine, les vagues silencieuses de l'esprit,
se meuvent ainsi que la cascade et les sources du rayon.
(Eldur, 10, 1-2 : « Feu »)
[— Brjóstsins stormar, hugans hljódu annir,
hrćrast eins og geislans foss og lindir.]


Nous tenons là une source importante d'inspiration pour ses images si caractéristiques, ainsi que le confirme Kristján Karlsson :

Björn Gunnlaugsson entreprit dans Njóla d'harmoniser la foi et la science dans une conception du monde qui satisfasse les deux; Einar Benediktsson continue cette śuvre. Ni l'un ni l'autre ne s'arrête à l'image : Björn Gunnlugsson donne au ‘dessein de l'univers’ une conclusion éthique, alors qu'Einar, si l'on peut utiliser un concept aussi peu maniable dans ce contexte, débouche sur une conclusion psychologique. La distinction procède de la certitude de la foi de Björn et des doutes d'Einar. Dans les poèmes d'Einar il n'y a aucune connaissance scientifique de base qui ne soit présente dans Njóla .

Et encore, un peu plus loin :

La foi d'Einar est en même temps littérale et symbolique, mais en plus soumise à toutes sortes de doutes .

C'est qu'Einar est un théosophe. Gudmundur Finnbogason déclare à son sujet :

Einar Benediktsson est d'un autre côté un mystique. Dans les poèmes Undir stjörnum, Nordurljós, Í Slútnesi et ailleurs, son esprit est captivé par le sentiment que notre vie est en étroite relation avec la vie de l'univers et en tire sa force, sa lumière et sa chaleur .

Sa démarche ne s'inscrit pas dans une religion établie, ni même dans la foi d'un « groupe religieux minoritaire ». C'est pourquoi nous ne dirons pas qu'Einar est un mystique, mais que sa doctrine relève de la théosophie. Le mystère de l'univers constitue le thème central de sa poésie, laquelle s'apparente de toute évidence plus à ce que les Allemands appellent Gedankenlyrik qu'au lyrisme ou à la poésie narrative :

Hvammar, 2,5-6:
Les puissances des hauteurs, élevées et profondes,
se meuvent dans le moindre grain de poussière.
[Háförul, djúpsćkin hćdamögn
hrćrast í duftsins lćgstu ögn.]

Hvammar 3,1-2:
Croître est le désir le plus intime de la nature
depuis le plus grand arbre jusqu'au grain de paille piétiné.
[—Ad vaxa er edlisins innsta thrá
frá efsta meidi í tradka› strá.]

Toute l'énergie vitale circule par le canal de « courants silencieux » (straumar hljódir, Í Slútnesi 3,1). Puis, quelques vers plus loin, vient cette profession de foi indiscutable :

Je sais que tout est né d'une seule chose,
que la vie de l'univers est une seule et puissante famille,
mortelle, éternelle et ramifiée de manière innombrable
de par les régions de l'abîme et du ciel. (3,9-12)
[Ég veit, ad allt er af einu fćtt,
ad alheimsins líf er ein voldug ćtt,
daudleg, eilíf og ótal-thćtt
um afgrunns og himins slódir.]

L'emploi métonymique de gudsríki, « le royaume de Dieu » (Landinn af Vesturvegi 2,8 : « Le compatriote d’Amérique »), de skaparans ríki, « le royaume du créateur » (Landinn af Vesturvegi 10,8) et de herrans hjörd, « le troupeau du maître » (Landinn af Vesturvegi 11,3) confirme ce que nous venons de dire, car si Dieu est bien pour lui immanent au monde, il ne se confond pas complètement avec lui, vu qu'il en est le créateur et qu'il siège dans les hauteurs éthérées, à la source de toute lumière. La religion d'Einar est en fait une sorte de syncrétisme entre panthéisme, christianisme, paganisme et mysticisme d'origine orientale, d'où il est difficile de distinguer ce qui revient aux différentes influences.
Sa foi est « une foi personnelle en la puissance divine qui se révèle dans la nature même », écrit-il dans Dagskrá (17-21 juin 1897, article « Thorsteinn Erlingsson »). Ici se manifeste sur les romantiques et les néo-romantiques comme Einar l'influence de la philosophie de la nature de Schelling, à savoir que la nature serait un tout vivant dont l'homme, bien que couronnement de la création, ne serait qu'une partie. En effet, pour Schelling, le sens de l'infini ne se découvre pas dans l'aspiration morale, mais dans la participation à la nature, laquelle est la première manifestation de l'absolu. C'est une philosophie panthéiste. Et de fait, Einar est panthéiste : il croit en Dieu dans l'infiniment petit et dans l'infiniment grand, il aspire à l'harmonie universelle et tourne ses regards de plus en plus vers le haut et vers les étoiles. il rêve que l'organisation des choses dans le monde soit systématisée dans leur nature la plus intime, il désire une harmonie ou un système et sa vocation est de travailler à la justice à l'intérieur de ce système », nous dit Gudjón Fridriksson. La vision du monde d'Einar se fonde avant tout sur l' « âme du monde » (expression panthéiste propre aux Stoďciens) et sur l'harmonie universelle. C'est un « nouvel idéalisme pur qui ne refuse ni le réalisme ni la glorification de la nature et qui met la théologie sur le même plan que la science ».
Mais Einar sent en lui deux pôles antagonistes : d'une part, son poème Íslandsljód II est un chant de combat du mouvement ouvrier, d'autre part Einar est un capitaliste. Agnostique qui devient croyant, il se montre tour à tour bon enfant et roué, sentimental et hypocrite... « En moi, il y a deux hommes, un gentleman et un butor, mais ils ne se parlent jamais. » reconnaît-il un jour.
Ce tiraillement entre l'esprit, qui le tire vers le haut, et la matière, qui le tire vers le bas, entre le ciel et la terre, apparaît nettement dans Skyjaferd 3 (« Course des nuages »):

La pourriture mord
la racine vouée à la mort,
vers le ciel
la tête regarde.
Une halle près des nuages
la pensée crée.
Dans la terre
le ver se précipite.

Cette fois, Einar précise sa pensée : il met l'accent sur la science, l'éducation, la foi en Dieu et l'histoire de la nation. Il se détourne définitivement du socialisme et de l'athéisme. Ainsi, dans Aldamót II (« Début du siècle »), il s'exclame qu'il faut des capitaux, rien de moins, pour sortir le peuple de la misère :

Non, des capitaux ! Ici, il ne faut rien de moins !
Il nous manque ici la clé de l'argent doré
pour soulever le pays de la mer jusqu'à la montagne.
(Aldamót II, 2,8-10)

Il prend donc tout à fait le contre-pied de Brandes. Seule reste de l'influence de Nietzsche le volontarisme énergique né de la conviction intime qu'il a pour mission de secouer son pays de sa torpeur et l'élever matériellement et spirituellement :

L'Islande trouvera la clé du siècle,–
et obtiendra de ces choses l'énergie qui travaillera.
(Aldamót II, 2, 13-14)

Toute nation qui veut vivre dans le bonheur et la considération
doit croire en son dieu et en son pays.
(Aldamót II, 3,13-14)

einarbenediktsson.sk
14/09/04