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L'intrépide
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• Son itinéraire spirituel
On peut dire que son évolution spirituelle se fait en trois temps :
Tout d'abord, après la confirmation luthérienne à Húsavík à l'âge de quatorze ans et les années de lycée à Reykjavík, il y a la phase d'éloignement par rapport à la foi de son enfance, qui correspond en gros aux années d'études à Copenhague (1884-1892), et qui se traduit par des poèmes sombres, morbides, remplis de scepticisme, proches de l'athéisme et publiés pour la plupart dans son premier recueil en 1897 : Thess geldurdu (« Tu le paieras »), Nóttin helga (« La Nuit de Noël »), Hvarf séra Odds frá Miklabć (« La Disparition du Révérend Oddur de Miklabaer »), Draumur (« Rêve »), où l'influence de Georg Brandes domine. D'autres, qui trahissent l'ascendant de Nietzsche et la volonté de puissance, magnifient la force et professent le mépris du passé : Íslandsljód I (« Chant en l’honneur de l’Islande »), Grettisbćli (« Le repaire de Grettir »), Bréf í ljódum (« Lettre en vers »). Certains relèvent d'ailleurs des deux sources à la fois : c'est le cas de Hvarf séra Odds frá Miklabć et de Draumur, où le « Dieu est mort » de Nietzsche imprime sa marque. Gudjón Fridriksson note non sans raison que dans cette phase agnostique, voire athée, la volonté de puissance s'exprime chez notre jeune poète dans le fait qu'il est extraordinairement conscient de sa valeur : « Ils [= les enseignements de Nietzsche] l'aident à faire son propre chemin, à avoir foi en lui-même, indépendamment de ce que les autres disent. Il est convaincu qu'avec une volonté forte on peut surmonter tous les obstacles. Le Dr. Jón Stefánsson, qui a fréquenté Einar à Copenhague pendant ces années-là, dit dans ses mémoires qu' « Einar était ravi par l'enseignement de Nietzsche, à savoir que toute l'humanité devait se soumettre à des hommes sélectionnés créés pour gouverner. Einar lui-même ne se fixait pas de but plus modeste que celui de devenir guide et principal poète de la nation islandaise. » Le témoignage simple et fort de la foi d'une servante, en la compagnie d'Ólafía Jóhannsdóttir , sa cousine, le soir de Noël 1888, ne semble pas l'émouvoir. Il reste agnostique.
Puis, c'est la phase de révélation, de retour à la foi. Elle s'opère essentiellement à travers l'expérience de Gullsky (« Nuage d'Or »), titre d'une de ses nouvelles, publiée avec trois autres en 1897 avec son premier recueil de poèmes, le tout s'intitulant Sögur og Kvćdi. Einar, après avoir été longtemps malade à Copenhague, revient en Islande à Hédinshöfdi, près de Húsavík (côte nord-est), dans la maison paternelle où il a passé sa petite enfance. Nous sommes au printemps de 1889. La maison est située près de la mer, dans le golfe appelé Skjálfandaflói. Gudjón Fridriksson rapporte l'événement ainsi :

Un soir, il est couché dans l'herbe sous le toit de la vieille ferme, les mains derrière la nuque, et regarde la surface de l'eau, nette comme un miroir. L'air est limpide et d'une douceur irréelle. Les brins d'herbes ne remuent pas dans cette quiétude, tout est silencieux sauf un pluvier solitaire qui gazouille dans la lande. Einar se remplit de gratitude par le fait qu'il lui est donné de vivre. Il est finalement débarrassé du fardeau de la maladie, débarrassé, débarrassé, débarrassé !
Il écoute.
C'est comme si la nature était vivante. Elle respire. Il la sent dans toutes ses fibres et tout d'un coup, c'est comme si son corps s'assimilait à la nature. Il respire profondément la forte senteur de l'herbe et de la terre et au-dessus de lui se voűte le ciel dans son indicible magnificence. C'est comme si une baguette magique avait touché Einar qui est couché dans un silence de mort devant la vieille ferme basse et il s'en faut de peu qu'il ne commence à verser des larmes d'une joie profonde. Il a l'impression de comprendre tellement de choses et par-dessus tout ceci : <>
Rouge feu, le soleil est en train de se coucher à l'horizon et au-dessus des monts Kinnarfjöll flotte un nuage d'or. Est-ce là l'indication que quelque part loin là-haut il y a une âme supérieure qui le comprend lui-même à la perfection ? L'âme de l'univers ? Telle est la pensée qui s'impose à Einar, âgé de vingt-cinq ans, sous le toit de la ferme à Hé›inshöf›i.
Il se relève lentement, et il n'est plus le même homme.


Ayant fait cette expérience vitale et mystique de Gullsky, après de longs mois à l'hôpital où il a frôlé la mort, Einar, jusqu'alors valétudinaire, se sent enfin guéri et en possession de tous ses moyens. Un sentiment de gratitude et un grand désir de vivre l'envahissent. C'est ce qui le poussera à écrire Gullsky (« Nuage d'or », expression qui figure dans l'Iliade, au chant XIV ), courte nouvelle qui respire la joie de vivre et la reconnaissance d'une intelligence créatrice supérieure :

Le seigneur du ciel était clément comme un richissime souverain qui s'émeut jusqu'à la générosité quand bon lui semble. La terre était toute parée aux pieds de celui qui l'avait créée et l'océan aspirait le sourire rayonnant du dieu soleil puissant et beau. La nature regorgeait d'amour. Tout était si doux, si riche de cette silencieuse et profonde joie de vivre, de respirer et de se mouvoir qui assaillait la terre.


II Des influences déterminantes
Mais en outre, deux personnalités marquantes auront pour ainsi dire préparé le terrain chez Einar. Ce sont deux auteurs qui ont exercé sur son style une influence tout à fait visible: il s'agit de Jón Vídalín pour ce qui est du ton, et de Björn Gunnlaugsson, pour ce qui est du lexique.
• Jón Vídalín
Evêque luthérien de stricte obédience, il est l'auteur d'un sermonnaire (húspostilla) qui porte son nom (Vídalínspostilla), imprimé entre 1718 et 1720 et qui connut un grand succès en Islande aux XVIIIe et XIXe siècles. Ce style clérical et quelque peu solennel est attesté dans quelques passages comme ceux-ci :

Qui élèvera la voix contre la prière du malheureux ?
(Messan á Mosfelli, 13,1 : « L'office de Mosfell »)
[Hver brynir mót öreigans bćn sinn róm ?]

Ils mènent le scandale devant l'escabeau de Dieu.
(Skútahraun, 151)
[guds ad fótskör hneykslid leida]

C'est pourquoi l'éternité illumine l'art suprême [la poésie],
tout comme brille le visage de l'ange au-dessus de l'enfant.
(Svanur, 5,9-10 : « Un Cygne »)
[Thví glampar eilífd yfir hárri list,
sem engils svipur ljómi yfir barni]


• Björn Gunnlaugsson
A l'époque où écrit Einar, la science se développe et semble apporter une solution définitive à toutes les interrogations humaines. C’est dans ce contexte scientiste et positiviste qu’Einar se forge sa manière d'exprimer le caractère grandiose des phénomènes naturels. Le poème Nordurljós (« Aurores boréales »), qui figure supra, permet de prendre la mesure de l'influence qu'ont eue sur Einar les progrès de la science, notamment de la physique (électricité et électro-magnétisme) et de l'astronomie dans ses choix lexicaux et les images qu'il emploie. Il y est question des «vagues de la mer de lumière » (Strophe 2, vers 3: ljóshafsins öldur ), de « la mer du ciel » (Strophe 4, vers 1: himinsins haf), des « sources de la lumière » (Strophe 4, vers 6 : uppsprettur ljóssins ), brillantes évocations de l'ondulation des rayons lumineux, mais aussi de « la flamme de l'ambre » (Strophe 1, vers 2 : rafurloga) pour la lumière. Dans Undir stjörnum (« Sous les étoiles »), le poète sent « un flot magnétique couler depuis les yeux des étoiles dans les fibres du cśur » (Strophe 3, vers 7-8 : Segulstraum frá stjörnuaugum/streyma' ég finn í hjartans taugum), dans Máni (« Lune »), « à travers l'émotion la plus intime est passée une vague magnétique » (Strophe 2, vers 2 : Um klökkva innstan leid mér segulbylgja, dans Dagurinn mikli (« Le grand jour »), nous trouvons l'expression « le fleuve de l'éther » (Strophe 4, vers 12 : ljósvakans straumur). La réalité —ici l'aurore boréale, là le ciel étoilé— n'est pas décrite platement, de manière réaliste, mais au contraire à l'aide de métaphores associant le domaine liquide et le domaine de la lumière, procédé symboliste caractéristique du style nouveau d'Einar.
L'influence la plus déterminante quant au choix de ses images, notamment pour le domaine lexical, est à mettre au compte de ce Björn Gunnlaugsson (1788-1876), professeur au lycée de Bessastadir. Einar lui dédiera d'ailleurs un poème dans son dernier recueil. Björn Gunnlaugsson fait partie des professeurs les plus prestigieux d'Islande à son époque. Il enseignait surtout les mathématiques, mais aussi se consacrait à la géographie, l'astronomie et diverses sciences naturelles. Extrêmement courtois et bienveillant envers tous, il jouissait d'une très grande estime auprès des élèves. Il est connu pour être l'auteur d'un très long poème intitulé Njóla (« Nuit »), dont le sous titre est « simple contemplation du ciel, accompagnée de réflexions afférentes sur l'éminente dignité de Dieu et son dessein sur l'univers ou l’objectif qu’il visait en créant le monde ».

einarbenediktsson.sk
14/09/04