L'intrépide
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Le poète islandais Einar Benediktsson (1864-1940)

Auteur de ce site : Patrick Guelpa, maître de conférences habilité à diriger des recherches à l’université Charles de Gaulle-Lille III (Villeneuve d’Ascq, France)

En guise d’introduction, voici une traduction d’une page internet en islandais du Professeur Thorvaldur Gylfason, de l’Université d’Islande (Háskóli Íslands, Reykjavík, site internet : http://www.hi.is/~gylfason/ofurhug.htm) :

« L’intrépide

Einar Benediktsson (1864-1940)
Poète, rédacteur en chef, juriste, fonctionnaire et homme d’action. Il fonda le premier quotidien islandais, Dagskrá (« L'ordre du jour »), en 1896, en fut lui-même le rédacteur pendant deux ans en écrivant de pénétrants articles sur la politique, l’emploi, la littérature et la civilisation. Il fut co-éditeur du Landvörn (« Défense nationale ») en 1902, qui parut sur 10 pages seulement. Plus tard, il édita Thjódin (« La nation », 1914-1915) et en fut le rédacteur en chef, il fonda et finança Thjódstefna (« Mouvement national », 1916-1917) ainsi que Höfudstadurinn (« Le chef-lieu », 1916-1917).
Au cours des années 1905-1906, il obtint de la société Marconi qu’elle démarre l’exploitation du télégraphe à Reykjavík. Entre 1908 et 1921, il développa une grande activité financière et voyagea beaucoup. Entre autres choses, il séjourna souvent en Norvège, habita d’abord à Edimbourg, puis à Copenhague (1908-1910), ensuite à Londres (1910-1917), revenant à Copenhague (1917-1921) tout en rentrant en Islande dans l’intervalle. Il déménagea à nouveau pour revenir en Islande où il habita à Reykjavík quelques années après ce long séjour à l’étranger qui l’avait mené également en Allemagne, en Espagne et en Afrique du Nord [Hammamet, Tunisie].
Il fonda The British North-Western Syndicate Ltd. (1910) et la société d’exploitation des cascades, Titan (1914), avec des capitaux norvégiens. Après son retour en 1921, il fit entreprendre des recherches minières à Middal, principalement pour savoir si on pourrait extraire des métaux et produire du ciment.
Son œuvre poétique fut publiée en 5 volumes :
Sögur og Kvædi (« Poèmes et Récits », 1897), Hafblik (« Brasillement de la mer », 1906), Hrannir (« Vagues », 1913), Vogar (« Baies », 1921) et Hvammar (« Vallons », 1930).
Il traduisit Peer Gynt d’Ibsen (sous le titre de Pétur Gautur, 1901). Autres écrits : Nyvaltyskan og landsréttindin (« Le néo-valtyrianisme1 et les droits du pays », 1902), Sannleiksgullkorn og fródleiksmolar (« Pépites de vérité et morceaux de savoir », 1910), Stjórnarbreytingin og ábyrgd althingis (ritgerdasafn, « Le changement de gouvernement et la responsabilité de l'Althing », dans « Recueil d'essais », 1915) et Thules Beboere (en norvégien: « Les habitants de Thulé », 1918), et en outre, de nombreux articles de lui ont été publiés, certains de façon anonyme, dans des journaux et des revues, dont beaucoup concernaient le Groënland dans Morgunbladid (à peu près l’équivalent du « Figaro » français et principal quotidien islandais) et Tíminn, Vísir et dans diverses revues pendant la troisième décennie du [XXe] siècle. On trouvera une sélection de l’œuvre en prose d’Einar dans Laust mál I-II (« Impromptus », 1952) et Óbundid mál I-II (« Prose », 1980-1982). Ses écrits dénotent un esprit de progrès et un sentiment très vif de la justice. Einar Benediktsson fut le premier à être inhumé dans un tombeau officiel à Thingvellir où il repose désormais aux côtés de Jónas Hallgrímsson, grand poète de l’époque romantique.
La description qu’Einar fait du cygne dans son poème intitulé « Un Cygne » (Svanur, dans le recueil Hrannir2) semble également s’appliquer à lui :

Quel bonheur, quel bonheur de franchir les claires voûtes avec de pures et puissantes sonorités – ou de serrer,de faire se mouvoir de fières cordes,de viser au plus haut et de chanter au mieux dans la mort,d’élever une voix censée retentir longtemps, bien
[qu’elle meure aussitôt.
Est-il noblesse plus haute sur cette terre
que de dominer du regard l’horizon des mesquineries,et d’éveiller, de faire se mouvoir le troupeau aveugle pour le mener à une vie supérieure,jusques aux chants d’immortalité ? » [fin de citation]
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Notes :
1 Jeu de mots sur le nom du professeur Valtyr Gudmundsson, qui militait pour que le ministre responsable de l'Islande séjourne à Copenhague, alors qu’Einar et ses partisans le voulaient à Reykjavík.
2 Paru en 1913.
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Le fils de la poussière sait-il vision plus glorieuse que la haute salle des seigneurs dans la flamme de l'ambre ?
Voir les prairies et les baies sous l'arc à voûte dorée !
Qui peut désormais trouver plaisir au jeu ou au vin ?
La terre elle-même est pure comme une jene fille vêtue de lin,et s'assoupit dans les roses fânées de l'automne.
Chaque grain de sable brille aux couleurs de l'air
et les ruisseaux s'embrassent dans les embouchures argentées.
Au sein du monde extérieur tout est feu et parure
dans l'ondulation des aurores boréales.

Du septième ciel aux confins de la mer
montent les soleils dansants devant les tentures ouvertes,et les ondes de la mer de lumière, aux plis virevoltants,déferlent et bouillonnent contre le rivage de l'ombre.
C'est comme si une main cachée
s'amusait à faire un cercle avec des sceptres et des anneaux étincelants.
Maintenant, tout ce qui est mort fixe les pays de la vie depuis les routes barrées, depuis les tumulus sombres,et les rochers couverts de frimas dévisagent la mer silencieuse et de leurs yeux cristallins lèvent le regard jusqu'au ciel.

Maintenant, tout ce pourquoi l'on vit et contre quoi l'on se bat me paraît si mesquin et si bas.
Même si on me lance des cailloux, malgré la haine et les menaces, je suis en paix avec toute âme mesquine.
Car le ciel bleu se voûte si clair et si haut.
Voici que chaque étoile sourit, bien que les espoirs soient trompeurs,et la pensée s'élève dans les hauteurs,voici que la force de Dieu respire dans le corps de la poussière.
Nous sentons notre énergie, nous connaissons cette nuit notre droit de sujet au royaume de la lumière.—

O quelle n'est pas la puissance et la profondeur de la mer céleste
et des esnèques cinglant vers la haute mer qui parcourent la route !
Elles cherchent à atteindre le port quel que soit leur cap ou bien elles [dévient.
Mais jamais oncques ne vit celui qui l'œil nous donna
- et les sources de la lumière n'ont jamais été découvertes ni expliquées.
C’est à genoux et avec leur bâton de pélerin,
que les hommes attendent auprès du temple de toute gloire.
Mais vide est tout cet espace et solidement verrouillée chaque porte
et silencieux l'esprit qui y habite.

Nordurljós (« Aurores boréales », publié en 1896)
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Qui est le poète qui s’exprime ainsi ? Un Islandais. Qu’est-ce à dire ? Ou : comment peut-on être Islandais ? L’Islande est à la fin du XIXe siècle une petite et insignifiante province danoise en train de se débattre avec ses problèmes internes de désirs d’indépendance. L’homme dont il est question est le fils d’un défenseur acharné de l’indépendance de l’Islande (qui appartient au Danemark depuis 1380). Reykjavík n’est alors qu’un gros village et il n’existe pas d’université dans le pays. Il faut aller à Copenhague pour étudier. Einar sera l’un des fondateurs de l’Université d’Islande à Reykjavík en 1911. Il lui lèguera d’ailleurs tous ses livres.
Depuis deux ou trois décennies, grâce à Maurice Gravier, mais surtout à la vigoureuse impulsion de Régis Boyer, suivi par Jean Renaud, Alain Marez, Einar Már Jónsson, Emil Eyjólfsson, Steinunn Lebreton-Filippusdóttir, François Emion et quelques autres, grâce aussi au travail de pionnier de grandes et petites maisons d'édition, l'Islande n'est plus totalement inconnue du public francophone . Cependant, dans le domaine de la littérature, il reste encore beaucoup à faire pour affiner notre connaissance des auteurs islandais et notamment des poètes. S'il en est un qui surpasse tous les autres par sa notoriété et l’élégance de son style, c'est bien Einar Benediktsson, dont le nom ne dit encore absolument rien à bon nombre de nos compatriotes, même parmi les plus cultivés. Si Einar est encore très largement inconnu au plan international, c'est qu'il a écrit son œuvre en islandais et qu'il n'existe encore à ce jour aucune traduction en langue française de ses poèmes.
Or, tout le monde en Islande connaît ce poète, au moins de nom. Et pourtant, il semble à beaucoup d'Islandais proche et lointain, à la fois dans le temps et dans l'espace. Comme il est mort il y a une soixantaine d'années, a beaucoup voyagé et s'est pendant de longues années absenté d’Islande pour résider longtemps en Angleterre et au Danemark avant de rentrer au pays, certains Islandais ont parfois du mal à le considérer comme l'un des leurs. Il n'y a à ce jour aucune thèse de doctorat sur lui à l'Université d'Islande à Reykjavík .

einarbenediktsson.sk
14/09/04